05 juillet 2008
Le radeau de la monnaie - Cie la Tribouille
Je vous recommande cette pièce que j'ai vue ce soir dans le cadre des Dialogues en Humanité (qui ont l'air par ailleurs fort sympas !) C'est le deuxième volet (sur trois) d'une adaptation théâtrale du rapport ministériel de Patrick Viveret sur la redéfinition de la richesse. Le spectacle est non seulement pédagogique, mais aussi vivant et très drôle ; il aborde les problèmes liés au système monétaire actuel ainsi que les monnaies alternatives.
Deux autre représentations sont prévues à Lyon samedi 5 et dimanche 6 juillet à 20h30, au Palais des Congrès de Lyon (c'est fléché à partir du festival, qui a lieu au Parc de la Tête d'Or, porte des Enfants du Rhône). L'entrée est libre et le spectacle est suivi d'un débat.
Pour les non-Lyonnais : surveillez les dates sur le site de la compagnie !
Site de la compagnie La Tribouille : http://latribouille.free.fr/
Site des Dialogues en Humanité : http://dialoguesenhumanite
Synopsis :
Bienvenue au grand jeu monétaire !
Quand tous les spectateurs sont installés, un dernier spectateur souhaite payer son billet de théâtre
avec… des pommes !
La question, anodine en apparence, révèle rapidement les liens épidermiques que nous entretenons avec la monnaie. Le conflit prend rapidement des proportions à la
mesure de la place qu'occupe la monnaie dans nos vies : unité de compte, moyen d'échange, réserve de valeur et… catalyseur de notre psychose maniaco-dépressive
!
Nous entretenons consciemment ou inconsciemment des liens quasi-fétichistes
avec la monnaie.
Sa dématérialisation progressive a transformé sa conception et son utilisation
et sa privatisation croissante la détache de sa fonction originelle pacificatrice.
Entre désir et rejet, entre confiance et méfiance, l'utilisation d'un moyen d'échange entre les êtres humains est pourtant fondamentale…
13 mai 2008
Amalya
Deux bonnes nouvelles ce soir en rentrant : la loi sur les OGM qui n'est pas passée (dans tous les media), et Amalya en finale (ci-dessous)
Amalya, c'était une copine de lycée et depuis, je suis par intermittence ce qu'elle fait. J'ai apporté ma goutte d'eau en votant pour elle lors de la demi-finale du tremplin keolis, et aujourd'hui, elle est en finale !
J'aime bien sa voix et ce qu'elle en fait (pop-rock, soul, gospel...). Vous pouvez écouter deux extraits de son art sur cette page. Si vous aussi êtes touchés par sa musique, votez pour elle ! (sans inscription, jusqu'à une fois par jour et jusqu'au 27 mai)
Plus de titres sur son MySpace.
27 avril 2008
Qu'est-ce qu'on va faire de toi ? - Alister
Spéciale dédicace à mes parents...
Alister - Qu'est-ce qu'on va faire de toi ?
envoyé par alister
Qu'est ce qu'on va faire de toi ?
Qu'est ce que t'as dans la tête ?
Tu ne sais que danser,
Tu ne sais que contester.
[REFRAIN]
Qu'est ce qu'on va faire de toi ?
Qu'est ce que t'as dans la tête ?
Tu ne sais que danser,
Tu ne sais que rater ta vie.
Qu'est ce qu'on va faire de toi ?
Qu'est ce que t'as dans la tête ?
Tu ne sais que danser,
Tu ne sais que sortir de chez toi.
On va faire de toi un homme.
On va faire de toi, une femme.
On va t'utiliser pour des Crash-Test, on va te présenter à des derviche tourneurs.
On va bloquer ton compte, on va te dire les astres, on va détartrer tes dents.
On va te saupoudrer de saccharine, on va encadrer des photos dans ton salon et on va t'appeler les urgences.
Alors ...
[REFRAIN]
On va t'occuper avec des sitcoms, on va t'occuper avec ton sur-moi.
On va t'occuper avec des diplômes, on va t'aveugler avec des larmes
On va t'aveugler avec ta libido, on va débrancher tes neurotransmetteurs.
On va te divertir avec des sosies, on va te divertir avec des BPM.
On va penser à toi avec des cernes, on va penser à toi avec des SMS, on va penser à toi avec des air-bag, on va t'envoyer en l'air. Ouais. (de romances nerveuses)
On va t'inoculer de l'allégresse, on va t'injecter de la graisse. On va te faire des promesses, on va renier ton étoile.
On fera de toi une victime collatérale, on te coulera dans le macadam.
On va te diviser en pixels, on va multiplier ton quotient intellectuel, on va rappeler tes anciens amis, on va leur dire que tu filtres.
On va changer ton théorème, on va trouver quelqu'un qui t'aime, on va trouver quelqu'un qui t'aime, on va trouver quelqu'un qui t'aime.
Qu'est ce qu'on va faire de toi ?
Qu'est ce que t'as dans la tête ?
De quoi as-tu envie ?
De quoi as-tu besoin ?
On va t'aimer, sans condition
On va t'aimer, sans raison
On va t'aimer sans fin
On va t'aimer, saaans fond.
08 avril 2008
Partir pour être solidaire ? (notes de lecture)
Ce guide d'une centaine de pages pose et fait se poser des questions importantes à tous les "candidats au départ". Pourquoi partir (réfléchir à ses motivations profondes) ? Avec quel statut et dans quelle structure ? L'aide est-elle adaptée ? Et s'il valait mieux ne pas partir ?
Je le conseille bien sûr à tous ceux qui seraient tentés de partir pour une mission humanitaire ou de solidarité internationale, mais aussi à ceux qui se posent simplement des questions sur cette thématique (humanitaire, solidarité, développement...) ou qui partent comme touristes !

Partir pour être solidaire ?
D. Delhommeau, M. Groshans,
F. Materne, S. Chastang
Ed. Ritimo, juin 2007
ISBN : 2-914180-29-2
112 pages, 6 €
Le guide s'organise autour de quatre parties :
- Pourquoi partir ? (connaître ses motivations ; plutôt urgence ou développement ?)
- Comment partir ? (volontariat - les différents statuts, bénévolat, salariat, chantiers, tourisme solidaire, stages et échanges universitaires, monter un projet)
- Le temps du voyage (préparation, séjour, retour)
- Et si l'objectif était de changer le monde ? (solidarité ; l'aide en question ; être solidaire ici)
A cela s'ajoutent un test pour connaître son "profil", une liste d'adresse et une bibliographie.
Humanitaire, solidarité internationale, développement....
Si le titre est une question plutôt qu'une affirmation, c'est qu'on trouve de tout (du bon et du beaucoup moins bon) sous l'étiquette "humanitaire". Et que les bons sentiments ne suffisent pas. (L'actualité est venue nous le rappeler récemment.)
Il faut tout d'abord s'interroger soi-même sur :
- ses attentes : motivations, espoirs ; apports de cette expérience ? combien de temps et pourquoi ? but principal = voyage ou solidarité ?
- ses acquis : déjà parti ? dans quel cadre ? déjà engagé dans une association ? connaissances sur les problématiques liées au développement et à la solidarité internationale ?
- ses apports : prêt à faire ici ce qu'on se propose d'aller faire là-bas ? utilité ? compétences ? prêts à fournir quels efforts ?
- ses rapports aux autres : comment considère-t-on les personnes par lesquelles on sera accueilli ?
Puis s'informer : récits de voyage, littérature et cinéma du pays, documentaires et émissions sur l'histoire politique et économique...
Et se former - même pour faire du tourisme, il peut être utile de suivre une formation sur l'interculturalité (qui peut être utile aussi lorsqu'on s'engage dans une association "ici").
Une fois qu'on a fini de se questionner soi-même, il faut faire de même pour les projets et les organismes...
Faire attention à ce que la démarche ne soit pas néo-colonialiste - par exemple, le projet doit être mené en concertation et en coopération avec la population locale. Eviter par contre les organismes qui vendent des séjours estampillés humanitaire qui donnent bonne conscience au touriste-bénévole mais qui n'apportent rien ou font plus de mal que de bien sur place - à l'extrême, on a les gap-years à l'anglo-saxonne où les volontaires, entre le lycée et l'université, débarquent avec ipods et appareils photos numériques plus pour s'amuser qu'avec un projet personnel.
Même pour le projets sérieux, il reste la question : "est-ce qu'un autochtone pourrait faire ce travail à ma place ?" Et bien souvent la question est oui. Seulement, "il arrive que des responsables de projet demandent à bénéficier du travail des volontaires parce qu'il n'ont pas l'argent pour payer un autochtone qui soit aussi qualifié. C'est une situation dramatique mais il faut la regarder en face. Il y a en Colombie, en Bolivie, des ingénieurs qui pourraient faire le travail du volontaire..." (René Thiel, Coopération Amérique latine).
Tourisme solidaire
"Si les touristes se posaient quelques questions, on éviterait souvent le pire. Sur le dos de qui brade-t-on la semaine en Tunisie à 150 euros ?" (Françoise Alaoui, Faim développement magazine n°213, CCFD, mai 2006)
Les maux du tourisme :
- environnement : transports, bétonnage des côtes, pression sur les ressources en eau (piscines, golfs).
- économie / social : bénéficie le plus souvent à des entreprises du Nord alors que le personnel sur place est sous-payé.
- culture : les modes de vie locaux considérés comme des biens de consommation.
Les réponses d'un tourisme responsable :
- travail et denrées payés à leur juste valeur ; bénéfices aux entreprises locales.
- parfois, un pourcentage du prix payé par le touriste est investi dans un projet de développement.
- rencontre entre les voyageurs et les populations locales.
- respect de l'environnement et des ressources locales.
Le tourisme responsable reste du tourisme : il ne questionne pas la marchandisation des réalités sociales et naturelles... L'attitude consumériste demeure souvent : la préparation au départ et les rencontres locales n'intéressent pas forcément les voyageurs. Il y a encore peu d'initiatives conçues ou portées par les populations locales. Et enfin, comme pour tout, il faut se méfier de la récupération de ce concept dans un but de marketing.
Pour éviter le "voyage jetable", il faut y accorder le temps et la préparation nécessaire : connaître l'histoire, la géographie et la culture du pays pour savoir qui on va rencontrer ; ne pas multiplier les "sauts de puce".
Sur le don
"L'extraordinaire progression de la cause humanitaire dans l'opinion publique n'est pas seulement un phénomène positif. Elle est aussi le symptôme d'une régression des idéaux collectifs et de la rationalité politique au profit de réaction sentimentale immédiate, visuelle." (Jean-Christophe Ruffin, L'aventure humanitaire, 1994)
L'aide matérielle semble être la manière la plus concrète d'agir. Cependant, là aussi, les bonnes intentions débouchent parfois sur des aberrations.
Le don doit se baser sur une demande. Sinon, il risque d'alimenter les décharges ou de déstructurer une économie locale, souvent déjà fragile. Si l'on veut apporter une aide matérielle, mieux vaut acheter sur place : cela évite les transports (frais et pollution) et fait fonctionner l'économie locale.
De plus, le don, s'il valorise la personne qui donne, rend redevable, et parfois dépendant la personne qui reçoit.
Apprécions-nous toujours l'aide que d'autres prétendent nous apporter ?
"Souvent, l'image de dénuement nous conduit à penser : quoi que nous donnions, "c'est mieux que rien" mais bien souvent en réalité : "rien, c'est mieux que n'importe quoi." " (Bioport)
Une touche plus positive - pour sortir des rapports unilatéraux Nord-Sud, pourquoi ne pas développer des programmes d'aide Sud -> Nord ? Par exemple, le regard d'un Africain sur la question des personnes âgées dans nos pays développés pourrait amener de nouvelles solutions...
Je vous rassure, ce guide ne fait pas que fustiger le fait de partir pour être solidaire ou l'aide internationale - seulement, j'ai insisté sur quelques aspects négatifs et questions qui m'ont fait réfléchir. La solidarité entre les peuples est quelque chose de merveilleux, ce n'est pas parce qu'on est jeune et sans formation spécifique qu'on ne peut pas être utile, mais il faut rester réaliste et modeste, et surtout dans une démarche de partenariat - et pas de paternalisme.
Une citation pour finir :
"Les deux malédictions du voyageur sont l'enchantement et l'indignation. Les deux aveuglements, les deux façons de passer à côté. Je n'ai jamais rencontré un voyageur assez sage pour se prémunir contre ces deux malédictions. J'en conclus que voyager, c'est passer à côté." (Daniel Mermet, Là-bas si j'y suis, Carnets de route, La Découverte, France Inter 1999)
Le site de Ritimo (réseau des centres de documentation et d'information pour le développement et la solidarité internationale), qui édite ce guide : www.ritimo.org
Ritimo a consacré des guides pratiques sur le même modèle que celui-ci aux questions du tourisme et du don :
Vacances, j'oublie tout ? Ritimo. Mars 2005. 52 pages. 5 euros.
Le don, une solution ? Ritimo, Cap Humanitaire, Peuples solidaires. Juillet 2006. 96 pages. 6 euros.
27 mars 2008
Le Maître et Marguerite
Sympathy for the devil, des Rolling Stones (1968), Pilate de Pearl Jam (1998), Love and Destroy de Franz Ferdinand (2004) - le point commun entre ces trois chansons ? Elles ont été inspirées par le roman de Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite (1940).
Ce roman, c'est une satire politique, une réflexion philosophique, trois intrigues mêlées, de l'absurde, de la poésie, de l'humour, le travail de 12 années (4 versions). Depuis sa création, il a été purgé, a circulé sous le manteau, déchaîné les passions, inspiré des musiciens, des metteurs en scène...
J'ai lu ce roman il y a plusieurs années et il reste l'un de mes préférés. Je l'ai d'ailleurs proposé pour un bookring* sur le forum francophone du BookCrossing. Si vous ne l'avez pas lu, vous pouvez toujours vous inscrire, si le cœur vous en dit !
Un beau site sur ce livre (en anglais, français, russe, néerlandais) : http://www.masterandmargarita.eu/
* bookring : "chaîne de lecture" en français.
17 mars 2008
Le Monde selon Monsanto
Ce documentaire de Marie-Monique Robin est passé sur Arte mardi 11 mars. Mais comme je n'ai pas la télé, je l'ai vu en ligne, ce week-end, où l'on peut encore le consulter gratuitement jusqu'au mardi 18 mars (demain !)
Aujourd'hui, Monsanto, géant de l'agro-alimentaire, est connu partout dans le monde pour ses semences transgéniques - et pour cause : 90% des OGM cultivés sur terre lui appartiennent.
Mais Monsanto, créée en 1901 à Saint-Louis, Missouri, est à l'origine une des plus grandes compagnies chimiques du XXe siècle. C'est elle qui a commercialisé entre autres l'agent orange, l'hormone de croissance bovine, les PCB (pyralène) - tous liés à des scandales sanitaires et/ou environnementaux.
Les PCB ont été interdits au début des années 1980 quand leur toxicité a été révélée, mais on en retrouve encore actuellement à des taux préoccupants dans certains cours d'eaux (comme le Rhône) en raison de leur faible biodégradabilité. La toxicité des PCB a été cachée pendant des décennies par Monsanto - dans un document interne de 1937, on lit que les expositions aux PCB entrainent des effets toxiques sur tout l'organisme et des éruptions cutanées de type acnée.
Anniston, Alabama. Dans cette ville où Monsanto a par le passé produit des PCB, la population restante (principalement afro-américaine) a aujourd'hui des taux sanguins de PCB jusqu'à 100 fois plus élevés que le standard mondial de 2 parties par milliard, et les habitants souffrent de diabètes, meurent de cancers et d'hépatites (les autres effets avérés des PCB sont des perturbations de la thyroïde et des hormones sexuelles, la diminution du QI de la descendance). Après la plainte déposée par les habitants d'Anniston en 2001, Monsanto a versé des compensations mais aucun dirigeant n'a été poursuivi. Il semble donc qu'il soit rentable de garder ce genre de secrets, puisque les compensations ne représentent qu'une fraction du bénéfice réalisé avant que n'éclate la vérité ! (Toujours dans les archives internes de Monsanto, on peut d'ailleurs lire "Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre 1 dollar de vente")
Voilà comment débute le film.
Je vous invite à voir le film (ou à lire le livre) pour le reste : toxicité du Roundup, falsification des études, pressions sur les scientifiques "lanceurs d'alertes", liens entre Monsanto et la FDA (Food and Drug Administration - autorité délivrant les autorisations de mise sur le marché aux Etats-Unis), problèmes commerciaux et environnementaux liés à la dissémination, l'augmentation de résistance des insectes due à l'utilisation des plantes Bt - and much more !
La réalisatrice n'a pas pu obtenir de rendez-vous avec Monsanto depuis qu'elle enquête.
Vous vous doutez bien qu'un tel brûlot a du provoquer des "réactions" du camp adverse. Par exemple sur le site de l'AFIS (Association Française d'Information Scientifique). Marie-Monique Robin répond aux critiques point par point sur le blog du film. D'autres sites ont répondu à l'AFIS.
Sur Le Monde selon Monsanto
Voir le film
- en ligne (jusqu'au 18 mars)
- en vidéo à la demande
- à la télé : rediffusions par arte sur la TNT lundi 31 mars à 3h00 et samedi 19 avril à 9h45
- en DVD
Le débat qui a suivi la diffusion du film sur arte
Retranscription d'un chat avec Marie-Monique Robin
Sur les OGM
Vidéo d'une conférence très complète de Christian Vélot
Des vidéos du GMTV de Raffa :
- Argentine, le soja de la faim
- Le bien commun, l'assaut final
- Le pollen de la discorde
- et bien d'autres...
Comment (ré)agir ?
La réalisatrice rappelle à la fin du film que Monsanto, c'est aussi 18000 salariés dans 50 pays, des bénéfices d'un milliard de dollars, et derrière, des actionnaires, des fonds de pensions, des banques. Par ce aspect, nous sommes tous responsables. (Je vais aller vérifier pour ma banque... et j'ai dans mes résolutions d'ouvrir un livret et/ou un compte dans une banque éthique, la Nef).
Pour les actions en cours sur les OGM, je vous renvoie au blog d'Hapy : Une petite graine verte
Soutien aux lanceurs d'alerte, sur le blog de Raffa : Le Grand Ménage
14 mars 2008
De l'agro-industrie aux circuits courts
Conférence de Primevère 2008, toujours... et contrepoint de mon article d'hier !
En guise d'introduction, je vous propose mon article sur le film L'assiette sale.
Ou encore ces quelques faits rapportés par Hannes Lammler (de l'association Longo Maï et auteur de ChickenFlu Opera, ou le capitalisme aux oeufs d'or) et Gérard Leras (agriculteur à la retraite, et des Verts de la région Rhône-Alpes)
- Sur la planète, deux multinationales contrôlent la diversité génétique des poules pondeuses. Les oeufs achetés partout dans le monde sont donc contrôlés par ces deux firmes. C'est le résultat de la concentration qui a eu lieu entre les épidémies de grippe aviaires de 2003 et 2006, qui ont forcé "les plus faibles" à fermer boutique. (Paradoxalement, cela fragilise cette industrie face aux risques de grippe aviaire : imaginez que l'une des deux firmes soit atteinte...)
- Les serres d'Almeria. Vous n'en avez peut-être jamais entendu parler, mais si vous achetez des tomates ou des courgettes en ce moment, il y a de fortes chances que ce soit de là qu'elle viennent. Entre les conditions de travail des ouvriers agricoles, les pesticides et engrais nécessaires à ces cultures hors-sols (dans de la laine de roche !), les quantités astronomiques d'eau nécessaires, dans cette région pourtant sèche, l'Andalousie (il y a un projet d'y acheminer de l'eau du... Rhône !), les 1000 camions qui en partent chaque jour... il y a de quoi regretter sa salade de tomates sans goût ! [Je rappelle qu'on voit tout ça dans We feed the world (eh oui, encore !)]
Les solutions, les voici : acheter des produits de saison, locaux, si possible aux producteurs eux-mêmes, si possible bio ! Gérard Leras nous fait un inventaire rhône-alpien.
- La vente à la ferme. A titre d'exemple, en Rhône-Alpes, il existe 180 points de vente à la ferme, et 72 points de vente collectifs (magasins gérés par les producteurs vendant en plus des produits en dépôt)
- Les AMAP (Associations pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne). Plusiseurs foyers d'une même ville ou d'un même quartier se regroupent pour acheter directement la production (ou une partie) d'un ou plusieurs paysans, le plus souvent issue de l'agriculture biologique. Actuellement en Rhône-Alpes, 72 fonctionnent et 30 sont en construction (rythme de croissance encourageant !)
- Les marchés, on n'y pense pas assez ! Encore faut-il distinguer les producteurs des revendeurs (ceux qui ont des oranges ou des mangues, des fruits rouges dès février, des légumes toujours très "beaux" !) . En Rhône-Alpes, il existe 22 marchés bio, 80 marchés uniquement de producteurs, 1000 marchés qui accueillent des producteurs.
Des chiffres encourageants mais c'est encore trop peu : en Rhônes-Alpes, 4% des exploitations (en bio, 15%) font de la vente directe (de produits "bruts" et éventuellement transformés).
Gérard Leras expose le cas du marché du quartier Villeneuve à Grenoble, qu'il a contribué à fonder dans ce quartier défavorisé. Le marché a contribué ) la vie du quartier : les producteurs et les habitants ont organisé des repas de quartier, des relevés de prix dans les grandes surfaces (verdict : certains produits sont plus chers au supermarché, d'autres sont plus chers au marché, au final ça s'équilibre !), des visites d'exploitation, des débats...
Finalement, les circuits courts permettent :
- aux producteurs : de mieux vendre, de mieux valoriser ses produits ;
- aux consommateurs : de mieux manger ;
- à tous : de renforcer les liens sociaux, les liens ville-campagne ou campagne-campagne, la vie politique et citoyenne...
13 mars 2008
L'assiette sale, des OMI aux AMAP
Je suis encore dans mes comptes-rendus du salon Primevère. Pour changer des conférences, voici les notes que j'ai prises au cours du film L'assiette sale, que je vous encourage à voir si vous en avez l'occasion !
Chaque année, les Bouches-du-Rhône accueillent 5000 ouvriers agricoles étrangers saisonniers, les "OMI" (pour Office des Migrations Internationales). En pleine saison, ils représentent 25% de la main d'oeuvre agricole ; sans eux, l'agriculture de ce département n'existerait pas. Ils sont logés dans des conditions effroyables (logements insalubres à même la terre avec cloisons en carton, sanitaires vétustes et souillés, eau non potable... - payants !). Ils travaillent en contact avec des produits phytosanitaires dangereux, qui provoquent nausées, céphalées, et dont les conséquences à long terme sont inquiétantes (cancers, Parkinson...). Ainsi, certaines substances reconnues comme cancérigènes ou toxiques pour la reproduction par le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer) sont couramment utilisés dans l'agriculture en France. Malgré celà, ayant passé x années en France, ils n'ont souvent pas droit à une couverture santé satisfaisante de retour dans leur pays.
De 1950 à 1990, l'agriculture industrielle, celle-la même qui exploite les "OMI", a multiplié par 40 les quantités de pesticides, pour des pertes identiques (d'après Jean-Pierre Berlan, chercheur à l'INRA). Les pesticides, hormones, engrais abondamment utilisés se retrouvent dans notre alimentation, dans les nappes phréatiques, dans le bois (des arbres fruitiers par exemple), dans l'atmosphère puis dans les pluies quand ce bois est brûlé...
Du côté du consommateur, ce n'est guerre mieux. Outre la quantité de pesticides ingérés, c'est aussi le prix des produits qui a augmenté lors du dernier demi-siècle (et encore très récemment...). Le 1er Leclerc ouvre en 1949 en France, sur une surface de 50 m². A l'époque, entre le producteur et le distributeur, on compte 10 à 12 intermédiaires, nous rappelle Christian Jacquiau, auteur de "Les coulisses de la grande distribution". Le rapport du prix d'achat par le consommateur sur le prix de vente du producteur est de 1:4. Aujourd'hui, un seul intermédiaire subsiste, la centrale d'achat. Le rapport de prix aurait dû diminuer ? Que nenni, il est passé à 1:5 voire 1:6 (et récemment, on a eu des exemples à 1:8 avec des salades achetées à 15-20 centimes pièce aux producteurs et revendues à 1,50 euros par les acteurs de la grande distribution). Pour rester compétitifs, les producteurs vendent en-dessous du prix de revient... ou mettent la clé sous la porte. La France perd ainsi 30000 agriculteurs chaque année, soit 1 couple toutes les 20 minutes !
Cette agriculture que l'on soutient en fréquentant les supermarchés, est donc une catastrophe écologique, humaine, sociale.
En fait, le client des enseignes de la grande distribution paye trois fois le produit qu'il achète :
- le prix affiché ;
- les subventions compensatoires accordées aux agriculteurs par la PAC (politique agricole commune européenne) à partir de l'argent public ;
- les compensations aux dégâts sociaux engendrés (par exemple la prise en charge par l'assurance maladie des troubles de santé engendrés par la pollution agricole). Un exemple peut-être anecdotique mais frappant : lorsque l'insalubrité des logements mis à disposition des ouvriers saisonniers étrangers est constatée, si l'exploitant agricole refuse de mettre aux normes, les "OMI" sont relogés (dans des foyers...) aux frais de l'Etat.
Malgré tout, il existe des solutions... L'agriculture biologique, les "circuits courts" ou le consommateur achète directement au producteur (marchés, paniers bios, AMAP...) - autant de solutions respectueuse de l'environnement, mais aussi de l'humain (producteurs, des consommateurs, lien social).
Mais je laisse ouvert ce volet jusqu'au prochain numéro !
L'assiette sale, documentaire réalisé par Denys Piningre (2006, 80 mn) http://www.galopinfilms.com/spip.php?article65
La page agenda du site n'est pas à jour actuellement, mais pour les Grenoblois, j'ai trouvé une projection-débat en présence du réalisateur, dans le cadre du Festival Ethno et Ciné, autour de la thématique "Monde du travail", le 25 mars 2008 à 18h, Bibliothèque Kateb Yacine (Centre commercial Grand'Place). Plus d'info sur le site de la BM.
Les autre films projetés à Primevère 2008 :
- Alerte à Babylone. Jean Druon. Voir et Agir.
- Le beurre et l'argent du beurre. Philippe Baqué et Alidou Badini. Sur le commerce "équitable" du beurre de karité.
- Braves gens n'ayez plus peur. Collectif Panic! Sur l'obsession sécuritaire. Film téléchargeable sur le site du collectif.
- Bure : tous n'ont pas dit oui. Réseau sortir du nucléaire.
- La double face de la monnaie, Le pourquoi des monnaies alternatives dans un monde où l’argent est roi. Vincent G, Jérôme Polidor, La Mare aux Canards
- Notre pain quotidien. Nikolaus Geyrhalter, KMBO Films
- Le silence de nanos.
- Volem rien foutre al païs. Pierre Carles, Christophe Coello, Stéphane Goxe. Site officiel du film. Je l'ai vu à Primevère. Un film sur le travail, sa valeur, son refus. Travailler : pourquoi / pour quoi ? Film intéressant, absolument pas dogmatique contrairement à ce que je redoutais ; il pose des questions, invite à la réflexion.
- We feed the world - Le marché de la faim. Erwin Wagenhofer. Site officiel du film. J'en avais parlé sur ce blog.
06 mars 2008
Retour sur Kokopelli - semences anciennes = semences d'avenir
Aujourd'hui, je vous propose le compte-rendu d'une autre conférence à laquelle j'ai assisté au salon Primevère. En attendant que les enregistrements des conférences soient disponibles sur le site du salon...
Semences anciennes, semences d'avenir
conférence de Raoul Jacquin, de l'association Kokopelli
Kokopelli* est une association qui défend les semences anciennes, et propose un manuel de production de ces semences. Le problème, c'est que ces semences ne sont pas inscrites au catalogue officiel** du GNIS (groupement national interprofessionel des semences), et sont donc considérées comme illégales (mais inscrire les quelques 2500 variétés potagères et florales répertoriées par Kokopelli lui "coûterait plusieurs millions d'euros", selon l'association). Kokopelli a été récemment condamnée pour ce fait. Cependant, ces variétés anciennes sont cultivées et commercialisées, on peut même en trouver dans la grande distribution (des tomates par exemple). Alors pourquoi seule Kokopelli a-t-elle été attaquée et condamnée ? Selon Raoul Jacquin, c'est notamment à cause de la diffusion d'un manuel de production de ces semences, qui permet à tout un chacun de cultiver ces variétés anciennes sans mettre un sou dans la poche des semenciers.
Les variétés anciennes portent des noms de régions ou de localités, qui dénotent leur adaptation pédo-climatique (au sol et au climat) d'un terroir donné. En plus d'une valeur adaptative, elles ont donc une forte valeur culturelle et font partie du patrimoine.
Les semences diffusées par Kokopelli sont des semences reproductibles, c'est-à-dire que l'on peut replanter une partie de la récolte et obtenir des plantes de même phénotype (de même aspect) à la génération suivante. A l'inverse, la plupart des semences utilisées par l'agriculture industrielle sont des semences hybrides : les graines de première génération n'ont pas toutes les propriétés des semences initiales, notamment en terme de rendement. Il faut donc racheter des semences chaque année.
De plus, le prix des semences hybride varie autour de 12 euros le kg. Alors que le produit final (par exemple les grains de blé, qui peuvent être resemés seulement dans le cas des semences reproductibles) se vend autour de 20 centimes le kg. Les semences anciennes, moins chères, et reproductibles, ne rapportent donc rien aux semenciers !
Pour montrer l'interêt des variétés anciennes, rien ne vaut un exemple concret. Prenons le cas du maïs. C'est une graminée dont l'introduction a permis l'arrêt des famines et l'engraissement des volailles (notamment le poulet de Bresse). Aujourd'hui, c'est une culture abondamment irriguée. Un paradoxe, pour cette plante d'origine tropicale, au métabolisme en C4 (pour les biologistes) ! Avant les années 1950, personnes n'irrigait le maïs.
En 2001, une expérience a été menée en agriculture biologique en Bresse. Deux parcelles d'un hectare chacune ont été cultivées, l'une en maïs conventionnel hybride (le DK250), l'autre en maïs de population de Bresse.
Des rendements voisins ont été obtenus, mais le maïs de Bresse avait une teneur en protéines de 16%, contre 9,5% pour le maïs hybride. Bien sûr, le rendement et le taux de protéines du maïs hybride auraient été plus élevés avec des engrais NPK car il a été sélectionné pour ces conditions. Pour les semences modernes, la terre n'est plus qu'un substrat, le rendement étant déterminé uniquement par les intrants (engrais, pesticides). Ainsi, les quelques mêmes variétés de maïs sont cultivées partout dans le monde. Au contraire, les semences anciennes sont adaptées au sol et au climat de la région où elles ont été développées.
De même, il existe des variétés dites "subarctiques" de tomates, qui poussent dans le Jura grâce à de périodes de croissance courtes. Au contraire, les variétés conventionnelles ont été développées pour pousser sous serre ou dans les régions chaudes.
Et l'on pourrait citer des exemples pour toutes les plantes cultivées.
95% des variétés présentes dans le catalogue du GNIS au début du XXe siècle n'y figurent plus aujourd'hui ! Mesurez la perte de biodiversité cultivée !
Le catalogue répertorie 120 variétés de courgettes, dont 90% sont la propriété des 3 grandes multinationales de l'agro-industrie (Monsanto, Limagrain, Syngenta). Avec la faible concurrence que cela entraine, et tout ce que l'on peut imaginer d'accords entre ceux qui se partagent le monopole (comme dans la téléphonie mobile, souvenez-vous) - la hausse des prix, elle vient peut-être de là aussi.
* Kokopelli est à l'origine une image de la mythologie d'Amérindiens du sud-ouest des Etats-Unis, joueur de flûte bossu - dont la bosse, dans certains mythes, contient des graines - symbole de fertilité, de joie, de fête, de longue vie.
** Seules les semences présentes dans ce catalogue peuvent être utilisées par les professionnels. Ce catalogue répertorie notamment quelques variétés de maïs transgéniques. Elles auraient donc le droit d'être vendues, contrairement aux variétés anciennes !
Réponses aux questions de l'assistance
Que peut-on faire ?
Se faire entendre
La pétition n'a pas donné grand chose, malgré le soutien obtenu (plus de 250 000 signatures). Selon un communiqué de l'AFP du 7 février dernier, "l'Etat envisage de se dédire pour éviter à l'association Kokopelli, qui vend et défend les semences anciennes, d'avoir à payer la totalité des amendes auxquelles elle est condamnée". C'est en tous les cas ce qu'affirmait alors la secrétaire d'Etat à l'Ecologie, Nathalie Kosciusko-Morizet. Cependant, chez M. Borloo, on aurait affirmé que l'affaire ne relève pas du ministère de l'écologie, et le Misitère de l'agriculture aurait refusé de recevoir l'association.
Raoul Jacquin propose que les personnes qui ont signé la pétition envoient des lettres aux Ministères concernés (Agriculture, Ecologie, Economie et finances). Il suggère aussi à chacun de faire entendre sa position lors des prochaines élections municipales et cantonales.
Se tenir informé
Des livres : ceux de Fabrice Nicolino (encore lui !) - La faim, la bagnole, le blé et nous et Pesticides, révélation sur un scandale français.
Des revues : Village Magazine, L'Ecologiste.
Un film : Le monde selon Monsanto, de Marie-Monique Robin, diffusé le 11/03 21h sur Arte.
Documentaire visionnable en ligne pendant une semaine. Rediffusions prévues les lundi 31 mars à 3h00 et samedi 19 avril à 9h45 sur la TNT. DVD en vente sur le site d'Arte.
Soutenir financièrement l'association
Appel à dons.
Sur le parrainage de semences
Il s'agit d'adopter une variété de l'espèce choisie, c'est à dire de la cultiver dans son potager afin de regénérer les semences d'années en années. Les particuliers adhérents de Kokopelli peuvent donc servir de refuge à des variétés anciennes.
Plus d'informations sur le site de Kokopelli
Sur la nouvelle banque de semences de Svalbard
Pour Raoul Jacquin, de telles banques confisquent les semences des mains des agriculteurs pour les mettre "en sécurité". La biodiversité est sauvegardée "ex situ" pour le jour où une catastrophe (guerre nucléaire, ou plus simplement réchauffement climatique) obligera à redémarrer l'agriculture en allant piocher les semences adaptées dans cette banque. Oui mais ces semences sont adaptées aux conditions d'aujourd'hui - le seront-elles encore quand on les ressortira ? De plus, cette stratégie de conservation de la biodiversité va de pair avec une réduction de la biodiversité sur le terrain, dans les champs. Se pose aussi le problème de l'accès à ces ressources, assurés seulement pour les dépositaires, qui représentent pour le moment une infime partie des banques nationales existant dans le monde. Enfin, une partie du financement de cette banque provient de multinationales comme Monsanto, Syngenta, Microsoft.
A lire sur le sujet : un article très intéressant sur le site de l'ONG GRAIN (qui défend une gestion et une utilisation durables de la biodiversité agricole, basées sur le contrôle des ressources génétiques par les peuples et sur les savoirs locaux)
Extraits :
La logique est que comme les variétés traditionnelles des communautés sont remplacées par des nouvelles variétés qui sortent des laboratoires de recherche - des semences qui sont censées produire des rendements plus élevés pour nourrir une population qui augmente – les variétés anciennes doivent être mises de côté comme "matière première" pour une sélection végétale future.
La fin du monde mise à part, il est important de se demander qui profite réellement du système ex situ auquel la Caverne contribue. Comme les quelques multinationales des semences qui contrôlent plus de la moitié des 30 milliards annuels du marché mondial des semences mettent la main sur les programmes publics de sélection végétale, et que les gouvernements se désengagent de la sélection végétale, les ultimes bénéficiaires seront ces mêmes entreprises qui sont à l'origine de la destruction de la diversité des plantes cultivées.
Pour plus d'informations
Pour la libération des semences et de l'humus [PDF]- création d'un comité de soutien à Kokopelli
04 mars 2008
Manger ou conduire, il va falloir choisir !
Compte-rendu de la conférence de Fabrice Nicolino : La catastrophe des agrocarburants.
Je voulais depuis longtemps écrire quelque chose sur les biocarburants. Un billet presque prêt attendait dans les tiroirs. Je profite de mes notes prises lors de la conférence de Fabrice Nicolino à Primevère (ci-dessous) pour mettre en ligne les deux à la fois (au risque de redites).
[NB : Au cours de sa conférence, F. Nicolino préfère utiliser le terme "biocarburant", compris par tout le monde]
En guise d'introduction
A cause de la hausse des prix alimentaires, le programme alimentaire mondial ne parvient plus à réunir les céréales qu'il redistribue ou les fonds nécessaires pour les payer. Les biocarburants sont pointés du doigt comme cause majeure.
Dans le monde, 860 millions de personnes souffrent de faim chronique.
Dans les années 1920-30 a vu le jour l'agriculture industrielle aux Etats-Unis. Elle est arrivée en Europe après la seconde guerre mondiale. L'historien Fernand Braudel (dans L'identité de la France, 1986) décrit ce phénomène comme le changement le plus saisissant auquel il ait assisté, le passage d'une civilisation à une autre.
On parle de biocarburants en France depuis une vingtaine d'années. Pourtant, dès la fin du XIXe siècle, la technologie était au point (Rudolph Diesel, Henry Ford parlaient déjà d'huiles végétales comme carburants). S'ils sont restés dans l'oubli tout ce temps, c'est parce que le pétrole était, jusqu'à récemment, très bon marché !
Historique de la question, en France
Il y a environ 20 ans, l'industrie céréalière était en surproduction et l'Union Européenne ne voulait plus payer le stockage dans des silos. La réforme de la PAC (politique agricole commune) de 1992 instaure la possibilité de geler 15% des terres céréalières contre subventions. Mais dans le même temps, il était possible de continuer à cultiver ces terres gelées à condition que la production soit destinée à un usage non alimentaire : des biocarburants, en majorité. Les agriculteurs concernés étaient donc gagnants sur deux tableaux (subventions + revenus des biocarburants).
C'est de cette époque que date le puissant lobby en faveur des biocarburants, dont faisaient partie notamment des sénateurs des grandes régions céréalières (Picardie, Champagne…)
En 1994, le lobby convainc le Ministère de l'Environnement de créer une structure subventionnée par l'ADEME (agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie), baptisée AGRICE (agriculture pour la chimie et l'énergie). Selon Fabrice Nicolino, cette structure financée par l'Etat sert les intérêts de grands groupes du lobby des biocarburants (ainsi, Bayer Cropscience, Total, Limagrain… sont des partenaires d'AGRICE).
Malgré tout cela, il faudra attendre 8 ans la première étude sur l'utilité des biocarburants ! L'ADEME lance donc en 2002 une étude sur les bilans énergétique et écologique des biocarburants. Cependant, l'étude ne sera pas effectuée par ses propres ingénieurs et scientifiques (qui sont environ 800), mais confiée à un cabinet privé, le groupe international PWC. Dans son comité de pilotage : tous les plus importants membres du lobby ! Cette première étude est favorable aux biocarburants (quelle surprise !). Sa méthodologie même a par la suite été remise en cause par tous les scientifiques.
A l'heure actuelle (2008), la seule base de soutien aux biocarburants est cette étude de 2002.
Problématique mondiale
- Le marché de la faim
Le marché alimentaire mondial subit depuis de longues années des tensions importantes dues :
- à un accroissement de la population d'environ 80 millions par an.
- aux besoins nouveaux des classes moyennes chinoises et indiennes, en relation avec l'augmentation de leur niveau de vie. Par exemple, ces populations consomment de plus en plus de produits carnés et laitiers.
- au dérèglement climatique
Dans ce contexte, 2008 est une année critique puisque les stocks céréaliers ont atteint leur niveau le plus bas depuis 30 ans.
A ces différentes pressions s'ajoute une nouvelle demande : les biocarburants.
Un exemple : le maïs.
Les Etats-Unis sont le 1er producteur mondial, et jusqu'à récemment étaient aussi le 1er pays exportateur. Depuis 5-6 ans, le surplus (qui représente 30% de la production, soit 70 millions de tonnes par an) n'est plus écoulé sur le marché mondial mais est transformé en éthanol.
Cette situation (et d'autres du même genre) provoque des conséquences en chaîne. En janvier 2007, au Mexique, c'est la "révolte de la tortilla". Le Mexique importe massivement son maïs, mais à cause de la production d'éthanol aux Etats-Unis, les prix flambent. La révolte est contenue par l'Etat qui importe des quantités importantes de maïs et les revend à bas prix sur le marché intérieur.
Hier, le Mexique ; aujourd'hui, le Cameroun et le Burkina-Faso connaissent des révoltes similaires…
Il en va de même pour toutes les céréales (hausse du prix des paquets de pâtes chez nous…) et également pour l'huile de palme, consommée en Asie et en Afrique. Ce renchérissement de l'alimentation que nous constatons chez nous, ailleurs, c'est une véritable apocalypse ! (imaginez, si vous dépensez déjà 60% de vos revenus pour vous nourrir, et que les prix grimpent de 40%... Faites le calcul : pour maintenir la même alimentation, c'est 84% des revenus qu'il faudra y consacrer !)
L’UE veut qu’en 2020, 10 % du carburant utilisé en Europe soit du biocarburant. Une étude de l'OCDE (organisation de coopération et de développement économique) montre que pour introduire 10% de bioéthanol dans l'essence et 10% de bioester dans le diesel, il faudrait que 72% de la surface agricole utile soit dédiée à la production de ces biocarburants.
- Déforestation, désorganisation des écosystèmes, perte de biodiversité - ou pétrole vert et corruption
La déforestation n'est malheureusement pas un phénomène nouveau. On déforeste pour nourrir le bétail du Nord ((re)voir We feed the world), pour développer les cultures d'exportation, pour vendre les bois exotiques… Tout cela avait déjà lieu en Amazonie, en Indonésie, dans le bassin du Congo… Mais le nouveau "pétrole vert" aggrave ce phénomène.
Dans de nombreux pays du Sud, il n'existe pas de titres fonciers sur les forêts, seulement des droits d'usage. Il est d'autant plus facile d'en exproprier ceux qui l'exploitent depuis toujours.
Au Brésil, c'est la canne à sucre qui est plantée en vue de sa transformation en éthanol. Des terres dévolues à l'élevage sont confisquées pour y planter de la canne à sucre, les éleveurs s'établissent un peu plus loin en rognant sur la forêt…
En République Démocratique du Congo, le Ministère de l'agriculture a vendu en juillet 2007 3 millions d'hectares à la société chinoise ZTE (voir cet article) qui va y planter des palmiers à huile.
En Indonésie, la forêt est brûlée (la fumée épaissit l'air jusqu'à Jakarta et Kuala Lumpur), les bulldozers finissent le travail, et des plantations de palmiers à huile à perte de vue s'installent. Les Orangs-outans, déjà sur le déclin, sont d'autant plus menacés par la déforestation. Perdant leur habitat, ils sortent de ce qui reste de forêt et sont abattus par des snipers dans les plantations de palmiers à huile où ils abîment les jeunes arbres. On parle beaucoup de l'Orang-outan, du Tigre de Sumatra, mais ils appartiennent à la partie émergée de l'iceberg. Avec la déforestation, c'est tout un écosystème qui meurt, riche de milliers d'espèces animales et végétales - de nombreuses sont endémiques (n'existent que là), de nombreuses ne sont pas encore répertoriées et ne le seront peut-être jamais.
Au-delà de corruption, qui alimente ce désastre social et écologique, il faut voir où sont les corrupteurs. Si le pétrole vert est devenu une affaire aussi juteuse, nous sommes tous à blâmer, en tant qu'utilisateurs de pétrole !
Et puis lorsque l'on n'a pas de ressources naturelles qui rapportent (la biodiversité, ça fait malheureusement pas augmenter le PIB) - comme dans certains pays d'Afrique, ou quand on est convaincu que le développement des agrocarburants peut nous faire passer du côté des pays qui comptent (à l'image des pays de l'OPEP) - c'est la raison du soutien de Lula aux biocarburants - …
- La bombe climatique
Jusqu'à récemment, l'un des arguments phares de la propagande favorable aux biocarburants était l'argument climatique : les biocarburants auraient un bilan carbone neutre ?
En 2007, l'Indonésie est devenu le 3e émetteur de gaz à effet de serre (GES), derrière la Chine et les Etats-Unis. Pourtant, l'Indonésie est un pays plutôt agricole. Oui mais voilà, brûler la forêt par milliers d'hectares, ça dégage du CO2 (la quantité de CO2 qui a été fixé au cours de milliers d'années sous forme de matière organique par les arbres !). On estime que 600 millions à 2 milliards de tonnes de gaz à effet de serre sont émis par la combustion des forêts. C'est plus que la totalité des engagements de réduction pris par la totalité des pays riches à Kyoto !
Depuis un an, on assiste à une avalanche d'articles scientifiques au sujet des biocarburants et de leur impact climatique (notamment par le lauréat du Nobel de chimie 1995, Paul Crutzen ; des articles ici et là). Loin d'être une controverse, le sujet fait consensus : les biocarburants sont une véritable "bombe climatique", bien plus néfastes de ce point de vue que les carburants fossiles !
Alors attention aux écobilans qui laissent parfois de côté une partie du bilan. Les biocarburants, c'est polluant à tous les étages :
- Pour la mise en place des cultures : déforestation (les forêts expirent du CO2 en brûlant), combustion des tourbières (réservoirs de méthane)
- Lors de la culture elle-même : utilisation d'engrais (convertis en protoxyde d'azote N2O), de pesticides
- Lors du transport des récoltes
- Lors de la transformation, dans les raffineries
Quid des biocarburants de seconde génération ?
Actuellement, les biocarburants sont produits à partir d'oléagineux (palmier à huile, tournesol, colza) pour les huiles ou de graminées (canne à sucre, maïs, blé) dont les sucres sont facilement accessibles et fermentescibles, pour les bioéthanols. Des recherches sont en cours dans le but de produire des biocarburants à partir de plantes non alimentaires (jatropha, poussant en climat aride) ou de résidus cellulosiques des cultures (paille) ou de scierie (la cellulose est plus difficile à "digérer" en sucres simples qui peuvent être fermentés).
D'abord les biocarburants de 2e génération ne seraient disponibles sur le plan industriel que vers 2015-2020. Et en attendant, les biocarburants de première génération continueraient à être produits. Mais même avec cette nouvelle technologie, il faudrait sans doute des surfaces massives pour remplir les réservoirs - et toutes les zones "naturelles" seraient a priori menacées par cette pression sur les terrains.
Quid des huiles végétales (bio) pour un usage local, dans une perspective d'autonomie, par exemple pour les tracteurs ?
Cette utilisation peut être récupérée par les promoteurs des biocarburants d'échelle industrielle. De plus, c'est toujours des aliments potentiels qui feraient tourner des moteurs (qui eux n'ont rien de "local" !)
Un espoir ?
En Europe, cette filière est loin d'être rentable, elle s'écroulerait sans subventions. Un rapport des trois grands corps d'ingénieurs français (Ponts et Chaussées, Mines, Eaux et Forêts) estime par exemple que créer un emploi dans la filière des biocarburants nécessite 150 000 euros d'aides publiques.
Ce n'est malheureusement pas le cas des filières canne à sucre et palmier à huile exploitées ailleurs.
Jean Ziegler, ancien député suisse et rapporteur spécial de l'ONU sur les questions d'alimentation a demandé en octobre dernier à la tribune de l'ONU que soit adopté pour une durée de 5 ans un moratoire sur les biocarburants (5 ans lui semblerait une durée raisonnable pour l'émergence de biocarburants de deuxième génération). Malheureusement, cette proposition n'a, à ce jour, pas reçu d'écho.
Si vous aussi, ça vous fait pleurer de rage - mais qu'est-ce qu'on peut faire ?
S'informer, alerter -Bibliographie / Webographie

La faim, la bagnole, le blé et nous. Une dénonciation des biocarburants. Fabrice Nicolino. Fayard, 2007.
Dossier Biocarburants, l'arnaque. Courrier International n°864 (du 24 au 30 mai 2007).
Planète sans visa, le blog de Fabrice Nicolino.
Les Amis de la Terre, rubrique agrocarburants.
Biofuel Watch [English], site de campagne contre les agrocarburants.
S'exprimer - En signant une demande de moratoire

Demande de moratoire sur la commercialisation des agrocarburants
Appel de l'Afrique à un moratoire sur le développement d'agrocarburants
Faire pression
auprès des associations de défense de l'environnement pour qu'elles mettent en place des campagnes dénonçant les agrocarburants.
auprès des ministères concernés - ils sont au moins deux : Ministère de l'agriculture et de la pêche, Ministère de l'écologie, du développement et de l'aménagement durables (auxquels on pourrait ajouter celui du Budget et des comptes publics, celui des Affaires étrangères... - pourquoi pas ?)













