Le Monde de Véro

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04 mars 2008

Manger ou conduire, il va falloir choisir !

Compte-rendu de la conférence de Fabrice Nicolino : La catastrophe des agrocarburants.

Je voulais depuis longtemps écrire quelque chose sur les biocarburants. Un billet presque prêt attendait dans les tiroirs. Je profite de mes notes prises lors de la conférence de Fabrice Nicolino à Primevère (ci-dessous) pour mettre en ligne les deux à la fois (au risque de redites).

[NB : Au cours de sa conférence, F. Nicolino préfère utiliser le terme "biocarburant", compris par tout le monde]

En guise d'introduction

A cause de la hausse des prix alimentaires, le programme alimentaire mondial ne parvient plus à réunir les céréales qu'il redistribue ou les fonds nécessaires pour les payer. Les biocarburants sont pointés du doigt comme cause majeure.

Dans le monde, 860 millions de personnes souffrent de faim chronique.

Dans les années 1920-30 a vu le jour l'agriculture industrielle aux Etats-Unis. Elle est arrivée en Europe après la seconde guerre mondiale. L'historien Fernand Braudel (dans L'identité de la France, 1986) décrit ce phénomène comme le changement le plus saisissant auquel il ait assisté, le passage d'une civilisation à une autre.

On parle de biocarburants en France depuis une vingtaine d'années. Pourtant, dès la fin du XIXe siècle, la technologie était au point (Rudolph Diesel, Henry Ford parlaient déjà d'huiles végétales comme carburants). S'ils sont restés dans l'oubli tout ce temps, c'est parce que le pétrole était, jusqu'à récemment, très bon marché !


Historique de la question, en France

Il y a environ 20 ans, l'industrie céréalière était en surproduction et l'Union Européenne ne voulait plus payer le stockage dans des silos. La réforme de la PAC (politique agricole commune) de 1992 instaure la possibilité de geler 15% des terres céréalières contre subventions. Mais dans le même temps, il était possible de continuer à cultiver ces terres gelées à condition que la production soit destinée à un usage non alimentaire : des biocarburants, en majorité. Les agriculteurs concernés étaient donc gagnants sur deux tableaux (subventions + revenus des biocarburants).

C'est de cette époque que date le puissant lobby en faveur des biocarburants, dont faisaient partie notamment des sénateurs des grandes régions céréalières (Picardie, Champagne…)

En 1994, le lobby convainc le Ministère de l'Environnement de créer une structure subventionnée par l'ADEME (agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie), baptisée AGRICE (agriculture pour la chimie et l'énergie). Selon Fabrice Nicolino, cette structure financée par l'Etat sert les intérêts de grands groupes du lobby des biocarburants (ainsi, Bayer Cropscience, Total, Limagrain… sont des partenaires d'AGRICE).

Malgré tout cela, il faudra attendre 8 ans la première étude sur l'utilité des biocarburants ! L'ADEME lance donc en 2002 une étude sur les bilans énergétique et écologique des biocarburants. Cependant, l'étude ne sera pas effectuée par ses propres ingénieurs et scientifiques (qui sont environ 800), mais confiée à un cabinet privé, le groupe international PWC. Dans son comité de pilotage : tous les plus importants membres du lobby ! Cette première étude est favorable aux biocarburants (quelle surprise !). Sa méthodologie même a par la suite été remise en cause par tous les scientifiques.

A l'heure actuelle (2008), la seule base de soutien aux biocarburants est cette étude de 2002.


Problématique mondiale

  1. Le marché de la faim


Le marché alimentaire mondial subit depuis de longues années des tensions importantes dues :

  • à un accroissement de la population d'environ 80 millions par an.
  • aux besoins nouveaux des classes moyennes chinoises et indiennes, en relation avec l'augmentation de leur niveau de vie. Par exemple, ces populations consomment de plus en plus de produits carnés et laitiers.
  • au dérèglement climatique

Dans ce contexte, 2008 est une année critique puisque les stocks céréaliers ont atteint leur niveau le plus bas depuis 30 ans.

A ces différentes pressions s'ajoute une nouvelle demande : les biocarburants.

Un exemple : le maïs.

Les Etats-Unis sont le 1er producteur mondial, et jusqu'à récemment étaient aussi le 1er pays exportateur. Depuis 5-6 ans, le surplus (qui représente 30% de la production, soit 70 millions de tonnes par an) n'est plus écoulé sur le marché mondial mais est transformé en éthanol.

Cette situation (et d'autres du même genre) provoque des conséquences en chaîne. En janvier 2007, au Mexique, c'est la "révolte de la tortilla". Le Mexique importe massivement son maïs, mais à cause de la production d'éthanol aux Etats-Unis, les prix flambent. La révolte est contenue par l'Etat qui importe des quantités importantes de maïs et les revend à bas prix sur le marché intérieur.

Hier, le Mexique ; aujourd'hui, le Cameroun et le Burkina-Faso connaissent des révoltes similaires…

Il en va de même pour toutes les céréales (hausse du prix des paquets de pâtes chez nous…) et également pour l'huile de palme, consommée en Asie et en Afrique. Ce renchérissement de l'alimentation que nous constatons chez nous, ailleurs, c'est une véritable apocalypse ! (imaginez, si vous dépensez déjà 60% de vos revenus pour vous nourrir, et que les prix grimpent de 40%... Faites le calcul : pour maintenir la même alimentation, c'est 84% des revenus qu'il faudra y consacrer !)

L’UE veut qu’en 2020, 10 % du carburant utilisé en Europe soit du biocarburant. Une étude de l'OCDE (organisation de coopération et de développement économique) montre que pour introduire 10% de bioéthanol dans l'essence et 10% de bioester dans le diesel, il faudrait que 72% de la surface agricole utile soit dédiée à la production de ces biocarburants.

  1. Déforestation, désorganisation des écosystèmes, perte de biodiversité - ou pétrole vert et corruption

La déforestation n'est malheureusement pas un phénomène nouveau. On déforeste pour nourrir le bétail du Nord ((re)voir We feed the world), pour développer les cultures d'exportation, pour vendre les bois exotiques… Tout cela avait déjà lieu en Amazonie, en Indonésie, dans le bassin du Congo… Mais le nouveau "pétrole vert" aggrave ce phénomène.

Dans de nombreux pays du Sud, il n'existe pas de titres fonciers sur les forêts, seulement des droits d'usage. Il est d'autant plus facile d'en exproprier ceux qui l'exploitent depuis toujours.

Au Brésil, c'est la canne à sucre qui est plantée en vue de sa transformation en éthanol. Des terres dévolues à l'élevage sont confisquées pour y planter de la canne à sucre, les éleveurs s'établissent un peu plus loin en rognant sur la forêt…

En République Démocratique du Congo, le Ministère de l'agriculture a vendu en juillet 2007 3 millions d'hectares à la société chinoise ZTE (voir cet article) qui va y planter des palmiers à huile.

En Indonésie, la forêt est brûlée (la fumée épaissit l'air jusqu'à Jakarta et Kuala Lumpur), les bulldozers finissent le travail, et des plantations de palmiers à huile à perte de vue s'installent. Les Orangs-outans, déjà sur le déclin, sont d'autant plus menacés par la déforestation. Perdant leur habitat, ils sortent de ce qui reste de forêt et sont abattus par des snipers dans les plantations de palmiers à huile où ils abîment les jeunes arbres. On parle beaucoup de l'Orang-outan, du Tigre de Sumatra, mais ils appartiennent à la partie émergée de l'iceberg. Avec la déforestation, c'est tout un écosystème qui meurt, riche de milliers d'espèces animales et végétales - de nombreuses sont endémiques (n'existent que là), de nombreuses ne sont pas encore répertoriées et ne le seront peut-être jamais.

Au-delà de corruption, qui alimente ce désastre social et écologique, il faut voir où sont les corrupteurs. Si le pétrole vert est devenu une affaire aussi juteuse, nous sommes tous à blâmer, en tant qu'utilisateurs de pétrole !

Et puis lorsque l'on n'a pas de ressources naturelles qui rapportent (la biodiversité, ça fait malheureusement pas augmenter le PIB) - comme dans certains pays d'Afrique, ou quand on est convaincu que le développement des agrocarburants peut nous faire passer du côté des pays qui comptent (à l'image des pays de l'OPEP) - c'est la raison du soutien de Lula aux biocarburants - …

  1. La bombe climatique

Jusqu'à récemment, l'un des arguments phares de la propagande favorable aux biocarburants était l'argument climatique : les biocarburants auraient un bilan carbone neutre ?

En 2007, l'Indonésie est devenu le 3e émetteur de gaz à effet de serre (GES), derrière la Chine et les Etats-Unis. Pourtant, l'Indonésie est un pays plutôt agricole. Oui mais voilà, brûler la forêt par milliers d'hectares, ça dégage du CO2 (la quantité de CO2 qui a été fixé au cours de milliers d'années sous forme de matière organique par les arbres !). On estime que 600 millions à 2 milliards de tonnes de gaz à effet de serre sont émis par la combustion des forêts. C'est plus que la totalité des engagements de réduction pris par la totalité des pays riches à Kyoto !

Depuis un an, on assiste à une avalanche d'articles scientifiques au sujet des biocarburants et de leur impact climatique (notamment par le lauréat du Nobel de chimie 1995, Paul Crutzen ; des articles ici et ). Loin d'être une controverse, le sujet fait consensus : les biocarburants sont une véritable "bombe climatique", bien plus néfastes de ce point de vue que les carburants fossiles !

Alors attention aux écobilans qui laissent parfois de côté une partie du bilan. Les biocarburants, c'est polluant à tous les étages :

  • Pour la mise en place des cultures : déforestation (les forêts expirent du CO2 en brûlant), combustion des tourbières (réservoirs de méthane)
  • Lors de la culture elle-même : utilisation d'engrais (convertis en protoxyde d'azote N2O), de pesticides
  • Lors du transport des récoltes
  • Lors de la transformation, dans les raffineries


Quid des biocarburants de seconde génération ?

Actuellement, les biocarburants sont produits à partir d'oléagineux (palmier à huile, tournesol, colza) pour les huiles ou de graminées (canne à sucre, maïs, blé) dont les sucres sont facilement accessibles et fermentescibles, pour les bioéthanols. Des recherches sont en cours dans le but de produire des biocarburants à partir de plantes non alimentaires (jatropha, poussant en climat aride) ou de résidus cellulosiques des cultures (paille) ou de scierie (la cellulose est plus difficile à "digérer" en sucres simples qui peuvent être fermentés).

D'abord les biocarburants de 2e génération ne seraient disponibles sur le plan industriel que vers 2015-2020. Et en attendant, les biocarburants de première génération continueraient à être produits. Mais même avec cette nouvelle technologie, il faudrait sans doute des surfaces massives pour remplir les réservoirs - et toutes les zones "naturelles" seraient a priori menacées par cette pression sur les terrains.


Quid des huiles végétales (bio) pour un usage local, dans une perspective d'autonomie, par exemple pour les tracteurs ?

Cette utilisation peut être récupérée par les promoteurs des biocarburants d'échelle industrielle. De plus, c'est toujours des aliments potentiels qui feraient tourner des moteurs (qui eux n'ont rien de "local" !)


Un espoir ?

En Europe, cette filière est loin d'être rentable, elle s'écroulerait sans subventions. Un rapport des trois grands corps d'ingénieurs français (Ponts et Chaussées, Mines, Eaux et Forêts) estime par exemple que créer un emploi dans la filière des biocarburants nécessite 150 000 euros d'aides publiques.

Ce n'est malheureusement pas le cas des filières canne à sucre et palmier à huile exploitées ailleurs.

Jean Ziegler, ancien député suisse et rapporteur spécial de l'ONU sur les questions d'alimentation a demandé en octobre dernier à la tribune de l'ONU que soit adopté pour une durée de 5 ans un moratoire sur les biocarburants (5 ans lui semblerait une durée raisonnable pour l'émergence de biocarburants de deuxième génération). Malheureusement, cette proposition n'a, à ce jour, pas reçu d'écho.


Si vous aussi, ça vous fait pleurer de rage - mais qu'est-ce qu'on peut faire ?


S'informer, alerter
-
Bibliographie / Webographie


necrocarburants
La faim, la bagnole, le blé et nous. Une dénonciation des biocarburants.
Fabrice Nicolino. Fayard, 2007.

Dossier Biocarburants, l'arnaque. Courrier International n°864 (du 24 au 30 mai 2007).
Planète sans visa, le blog de Fabrice Nicolino.
Les Amis de la Terre, rubrique agrocarburants.

Biofuel Watch [English], site de campagne contre les agrocarburants.


S'exprimer
- En signant une demande de moratoire


v_moratoire_agrocarburant
Demande de moratoire sur la commercialisation des agrocarburants

Appel de l'Afrique à un moratoire sur le développement d'agrocarburants


Faire pression


auprès des associations de défense de l'environnement pour qu'elles mettent en place des campagnes dénonçant les agrocarburants.


auprès des ministères concernés
- ils sont au moins deux : Ministère de l'agriculture et de la pêche, Ministère de l'écologie, du développement et de l'aménagement durables (auxquels on pourrait ajouter celui du Budget et des comptes publics, celui des Affaires étrangères... - pourquoi pas ?)

Posté par vero0oo à 22:15 - Choses vues, lues, entendues - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Ah ben mince

Je ne pensais vraiment pas que cela pourrait avoir un tel impact !
Je n'avais pas le recul et les informations nécessaires sans doute......
Merci! A bientôt !

Posté par Cassandre, 06 mars 2008 à 09:42

Je suis contente si ce post a pu informer quelqu'un. Merci d'avoir lu !

Posté par vero0oo, 07 mars 2008 à 23:26

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